Photo de Charlotte aux urgences avec des infirmiers en train de lui faire des bandages aux pieds

Celles et ceux d’entre vous qui me fréquentent d’un peu près vous le savez : j’ai toujours les pieds froids. Alors je passe ma vie avec des bouillottes sous les pieds pour tenter de me réchauffer. C’est d’ailleurs l’oreiller préféré de ma nouvelle chienne Uanna. Ou plutôt c’était.

Photo du chien de Charlotte, la tête posée sur la bouillotte sous ses pieds

Car un lundi après-midi sans crier gare, ma bouillotte a explosé sous mes pieds. On m’avait raconté des tas d’histoires horribles de vieilles bouillottes qui finissaient par rendre l’âme en ébouillantant leur propriétaire, mais pour moi ça relevait de la légende urbaine et je pensais que ça n’arrivait qu’aux autres. D’ailleurs, la mienne n’était pas si vieille, à peine plus de deux ans, achetée en pharmacie, donc je l’imaginais solide et dans la force de l’âge. Mais pas du tout.

J’avais les pieds posés dessus depuis cinq minutes quand cette grosse traître a décidé de se fendre en deux, recrachant toute son eau bouillante sur mes chaussettes.

Heureusement, heureusement, heureusement, je n’étais pas seule à ce moment-là. J’ai évidemment hurlé de douleur (et de peur) en voyant mes pieds se mettre à fumer, et la personne qui était à côté a réussi à enlever la bouillotte de mes cale-pieds et me débarrasser de mes chaussettes fumantes. Mais malheureusement c’était trop tard.

Et là je me suis trouvée un peu con. Parce que pour moi se brûler avec de l’eau, ça ne pouvait pas être si grave. Mais j’avais quand même vachement vachement mal. Donc j’ai un peu hésité pendant des plombes entre ne rien faire, appeler la pharmacie, mettre de l’eau, mettre du gras (en fait surtout pas), appeler ma mère en pleurant, appeler le SAMU. J’ai finalement opté pour le 15 (ma mère ne répondait pas. Coucou, l’adulte de 36 ans), qui m’a immédiatement envoyé les pompiers.

Sauf qu’on ne me la fait pas deux fois.

Il y a un an, j’avais déjà eu une intervention des pompiers à domicile après un malaise, et ça avait été tout un pataquès parce qu’on s’était rendu compte que je ne pouvais pas rentrer dans leur camion avec mon fauteuil pour aller à l’hôpital. Et là je me doutais bien que j’allais devoir aller à l’hosto en urgence. Donc je préviens le 15. Niet. Réponse : « Mais si madame, les pompiers emmènent les gens en fauteuil à l’hôpital, ne dites pas n’importe quoi. »

En vrai, j’avais trop mal pour débattre, alors je l’ai bouclée et j’ai attendu.

Les pompiers sont arrivés. (Entre-temps, ne pouvant pas aller sous la douche, j’avais mis mes pieds dans un grand plat de lasagnes avec de l’eau.) Ils ont pris des photos pour leur chef médecin qui a dit sans tarder : Urgences immédiatement. Je vous passe la négociation digne du GIGN pour me convaincre de sortir les pieds de l’eau et de me séparer de mon plat le temps d’aller à l’hôpital, parce que j’étais incapable de rester à l’air libre sans douiller sa mère.

Nouveau dialogue de sourds sur le fait que je ne pourrai pas rentrer dans leur camion et que j’avais besoin de mon fauteuil à l’hôpital. Mais cette fois-ci, j’ai eu plus de chance ! Je suis tombée sur un pompier qui a accepté que j’y aille avec ma voiture et mon chauffeur, et que eux m’escortent dans leur camion. Franchement ils étaient sympas.

Si jamais le Ministre de l’Intérieur passe par là, qu’il n’hésite pas à m’appeler pour qu’on parle de cet énorme trou dans la raquette dans la prise en charge d’urgence des personnes en fauteuil roulant électrique.

Je vous passe le passage aux urgences, pas très intéressant si ce n’est que tous les infirmiers et les médecins que j’ai rencontrés depuis ce jour-là me disent constamment à quel point c’est fréquent les accidents de bouillottes qui explosent. Donc je vous le dis par souci de prévention : arrêtez d’en utiliser si, comme moi vous vous amusez à mettre de l’eau bouillante dedans et à la poser sur vous. Contentez-vous de la mettre dans votre lit pour réchauffer vos draps, ou bien de mettre de l’eau tiède. Apparemment, c’est un grand classique, surtout chez les femmes qui se collent des bouillottes sur le ventre quand elles ont mal, et qui se retrouvent avec tout l’entrejambe brûlé au 2e ou 3e degrés.

Résultats des courses, ça fait cinq semaines que j’ai les pieds bandés, c’est loin d’être fini, et que je dois passer une heure par jour chez l’infirmière pour refaire mes pansements. Franchement ça calme. Déjà ça fait plus d’un mois que je ressemble au choix à une momie ou à une lépreuse, et que je sors avec mes bandelettes au vu et au su de tous. Ensuite, ça fait un mal de chien. Mais genre vraiment. Et pourtant j’ai connu des trucs douloureux mais là je ne vous raconte pas la dose de codéine que j’ai engloutie sans discontinue pendant quatre semaines. On avait vraiment l’impression qu’une bombe m’avait arraché toute la peau et la chair sous tout le dessous des pieds, entre chaque orteil. Un vrai carnage. Et ça met tellement de temps à se reconstituer… et quand on a mal, on ne peut rien faire. À part regarder BRI sur Canal +, mais ça se mange trop vite.

Je vous raconte rapidement mon passage à l’hôpital Saint-Louis, au service des brûlés, parce que c’est assez inédit. Déjà sur la convocation, faut pas avoir faim, y a écrit : « Secteur gris – bâtiment des brûlés ». Ça fait rêver. Ensuite, c’est assez marrant, parce que dans le service il y a à la fois des personnes brûlées, donc des petites momies en PLS avec des bandages partout qui ont l’air de bien douiller, mais c’est aussi le service de chirurgie plastique et esthétique. Donc il y a aussi plein de meufs qui ressemblent à des mannequins slovènes archi refaites ambiance Mélania Trump. Deux populations pour le moins différentes réunies dans un même endroit. Et ça débite grave, donc régulièrement, les médecins sortent la tête de leur salle de consultation en hurlant dans la salle d’attente « EST-CE QU’IL RESTE DES BRULÉS??? ».

Et au milieu de tout ça, il y a un photographe professionnel qui se promène pour prendre des photos souvenirs de toutes les plaies. Genre un vrai photographe avec un flash et tout. À quel moment dans sa carrière de photographe, on bifurque et on se dit qu’on va faire que des brûlures ? Grand mystère. J’y vais chaque semaine, et c’est vraiment une source d’étonnement inépuisable…

Mais ce que je retiendrai de cette expérience, c’est le rapport au temps complètement inhabituel. En fait, c’est assez bizarre de vivre avec une astreinte comme celle de devoir se rendre tous les jours sans exception au cabinet infirmier. Ça casse complètement le rythme d’une journée. J’ai l’impression d’être une petite vieille, qui se trimbale avec ses compresses dans le quartier, pour aller se faire soigner. Et il y a quelque chose d’assez beau à vivre dans une telle contrainte. Surtout dans le fait de ne pas choisir son créneau de rendez-vous, mais de devoir se plier aux consignes pour se faire une petite place dans un calendrier infirmier bien chargé. Je pensais un peu naïvement au début que l’infirmière viendrait chez moi, quand ça m’arrangerait. Pas du tout. C’est la guerre pour trouver une infirmière, et en fait c’est quasiment mission. Impossible pour elles de se déplacer. Donc c’est moi qui viens au cabinet, et à la fin de chaque pansement, elle me redonne un rendez-vous pour le lendemain.

« Demain ce sera 10h15. »

« Demain ce sera 14 heures ».

« Demain 11h45 ».

Faut être souple.

Mais ça fait du bien de ne pas maîtriser, de vivre au jour le jour en devant mettre beaucoup de choses entre parenthèses, et d’apprendre à se laisser faire.

Je les remercie pour cet enseignement, parce que j’ai vraiment pris la mesure de la difficulté, de l’importance, et de la beauté de leur métier.

Et à force, de se voir tous les jours, on finit par nouer une forme de relation. Une relation un peu bizarre, pas très profonde parce que professionnelle, et pourtant très quotidienne et essentielle.

« J’ai bu du champagne hier, et ça m’a fait trop mal aux pieds ».

« Désolée, j’ai peut-être de la terre dans mes pansements, parce que mon chien s’est amusé à dépiauter une grosse motte de terre au dessus de mes pieds hier au bois de Vincennes ».

« Oula vous saignez aujourd’hui ! Qu’est-ce que vous avez fait ? Des folies ? » – « Oui. Mais c’était pas une bonne idée »

Je finis carrément par prendre des nouvelles de leurs enfants, comme si on avait élevé les cochons ensemble. « Alors il a eu son appartement votre fils ? ». Et ça compte vraiment pour moi.

Pourtant, c’est 100 % une relation en CDD, parce qu’un jour elles ne me donneront plus de rendez-vous pour le lendemain, mes pieds seront guéris et on ne se verra plus. Mais en attendant, on continue et personne ne sait pour combien de temps.

Un CDD à durée indéterminée.

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