Sans surprise, je fais partie de la population « à risque » du coronavirus, car j’ai une capacité respiratoire vraiment minuscule (genre 15%) donc autant vous dire que j’ai tout fait pour ne pas le choper. Et ce bien avant le confinement, parce que j’étais confinée depuis le 27 février. J’avais commencé par mettre toute l’équipe de Wheeliz en télétravail, et à limiter drastiquement toutes mes interactions sociales : je ne voyais que mes auxiliaires de vie et un ami par jour qui venait m’aider à déjeuner chez moi. Plus de sorties dans les lieux publics, plus de courses au supermarché, je ne sortais QUE pour promener mon chien dans la rue ou les parcs. Et chaque personne qui venait chez moi devait me promettre-jurer qu’elle n’était pas malade et qu’elle n’avait pas été en contact de quelqu’un de malade.

Vous vous doutez tous que toutes ces précautions n’étaient évidemment pas du tout suffisantes, parce que me mettre en quarantaine sans que les personnes qui s’occupent de moi soient elles-mêmes en quarantaine, ça revient à pisser dans un violon. Pour bien faire il aurait fallu que je parte vivre dans un bunker avec une seule personne dédiée, séquestrée avec moi H24, sans aucun contact avec l’extérieur. Ça m’a paru un peu galère, donc j’ai opté pour la stratégie ci-dessus à base de confinement anticipé, et de frictions répétées de gel hydro-alcoolique, en me disant que malheureusement je ne pouvais pas faire beaucoup mieux.

Bon et évidemment, spoiler alert, j’ai attrapé le coronavirus. Je ne sais pas comment j’ai fait. Je n’ai vraiment vu PERSONNE, mais c’est arrivé. Dimanche dernier (le 15 mars, le lendemain du soir où on avait annoncé la fermeture de tous les lieux publics non essentiels), je me suis réveillée à 5h du mat, courbatures et fièvre au max, avec un point douloureux dans le poumon gauche. Je me demandais un peu quelle était la bonne marche à suivre, parce que je ne voulais pas encombrer le 15 ni les urgences étant donné que je n’étais pas non plus à l’article de la mort, mais en même temps 15% de capacité respiratoire donc bon… J’appelle quand même le 15, passe 2 barrages téléphoniques, et le médecin au bout du fil me demande d’aller aux urgences à l’hôpital de Colombes.

Je ne savais pas trop ce qui m’attendait, mais j’avais quand même anticipé que cette fois, je ne pourrais surement pas emmener India avec moi (bien qu’elle me suive partout, même à l’hôpital notamment dans le cadre du traitement que je suis – mais je vous raconterai ça une autre fois). C’est la première fois que je partais sans elle quelque part (et c’était sportif, parce qu’évidemment, elle était en panique totale). C’est ma petite soeur qui dormait avec moi cette nuit-là, et qui m’a accompagnée aux urgences.

Je rencontre d’abord une infirmière à qui j’expose mes symptômes, elle prend mes constantes (température, saturation etc), un peu sceptique parce que depuis 2 semaines chaque personne qui toussotte vaguement déboule aux urgences, et en vrai, rien de très alarmant à ce stade, si ce n’est que j’avais un pouls de ouf à 130 bpm et le souffle court. Du coup elle me dit : « Bon, on va vérifier que vous ne faites pas une embolie pulmonaire, mais si ça peut vous rassurer, ce n’est pas le coronavirus !« . Elle nous installe dans une chambre ultra glauque sans fenêtre, ambiance salle de photocopieuse au sous-sol, et nous dit d’attendre qu’un médecin vienne nous voir. On attend, rebelotte explications des symptômes, et on commençait à se sentir un peu mal, parce qu’on entendait toutes les infirmières et les aides-soignantes qui croulaient sous les hypocondriaques, et on se disait que nous aussi, on abusait peut-être un peu d’être là… Et puis au bout de quelques dizaines de minutes, l’infirmière revient, habillée en cosmonaute (surblouse, gants, sur-chaussures, lunettes, masques, et charlotte) : « Désolée, suspi covid. Je vous enferme. » Et elle claque la porte.

Elle revient quelques minutes plus tard avec une horde de matos médical pour faire toutes les analyses possibles et imaginables, prise de sang, test grippe, radio (mais attention, radio dans la chambre car suspi covid, impossible de prendre le risque de contaminer le service radio), et le fameux test covid (en gros un coton tige à enfoncer dans le nez). « Vous aurez les résultats demain, en attendant, vous êtes en isolement ». A chaque entrée et sortie de ma chambre, tous les gens qui sont venus nous parler/soigner devaient intégralement s’habiller, puis tout enlever et jeter dans une poubelle spéciale avant de resortir de la chambre. Ça prend un temps et une énergie dingue, mais vu les enjeux, pas question de prendre le moindre risque.

Et là, c’est l’angoisse, parce que si je ne l’ai pas : on est pas très futefute d’être venue à l’hopital où j’ai toutes les chances de repartir avec le coronavirus en temps de crise. Et si je l’ai, on me dit que je vais être transférée dans une unité dédiée pendant 14 JOURS ! Et le pire dans tout ça, c’est que ma soeur est enfermée avec moi, alors qu’elle n’est pas malade, (on a du négocier (ok j’avoue j’ai pleuré) parce qu’au début c’était impossible de la laisser me suivre, mais comme j’ai besoin d’aide tout le temps pour tout, impossible aussi de me laisser seule). Et c’est ça qui m’a le plus frappée en fait : comment on gère l’isolement de quelqu’un qui est dépendant ? Parce que les soignants disent « ne vous inquiétez pas, c’est notre métier », et évidemment, je ne remets pas en question leur compétence. Mais quelqu’un comme moi, c’est chaud, parce que je ne peux même pas appuyer sur la sonnette pour appeler à l’aide. Genre quand je dis que je ne peux rien faire, je ne peux RIEN faire. Pas même boire un verre d’eau? Et vu le protocole pour rentrer et sortir de ma chambre en scaphandrier, et le rush dans lequel ils sont, c’était quand même un gros problème.

Bon, je vous la fais courte, en gros on m’a mise sous antibiotiques direct en attendant les résultats, dans l’idée d’empêcher toute complication et infection pulmonaire, et toutes les 3h j’avais un pic de fièvre qu’on faisait descendre avec du paracétamol. Toute la journée, avec ma soeur, on s’est demandé ce qu’on foutait là, pourquoi on était enfermées alors que si ça se trouve, c’était juste « dans ma tête ». Surtout qu’on allait passer la nuit là-bas, et que comme ma soeur n’était pas censée être là, elle n’avait pas de lit (juste un fauteuil, cadeau) et pas de nourriture. Les soignants ont vraiment été cool, parce que malgré le manque de solutions, ils étaient aux petits soins avec nous.

Et verdict, le soir le médecin rentre dans notre chambre : « Bon on a reçu les résultats, c’est positif. Vous avez le covid. Du coup, petite soeur, bah vous aussi surement. Mais pas d’inquiétude. Ca va aller. »

Bizarrement moi qui redoutais tellement de l’avoir, une fois qu’on était là, je n’étais pas si inquiète. Avant de tomber malade, je m’imaginais que si je l’avais, j’allais forcément mourir, et passer des semaines branchée à une machine pour respirer, toute seule dans un couloir d’hôpital. Bon et en fait non. Evidemment, y’a des gens pour qui c’est le cas, et c’est terrible, et je pense tous les jours à eux, sincèrement. Mais je voulais écrire cet article pour rassurer tous les gens que je sais très inquiets, parce qu’ils ont un proche fragile, ou que eux mêmes sont concernés. On peut aussi très bien s’en sortir. C’est une maladie imprévisible. On peut tout faire pour l’éviter et quand même la choper. Et on peut avoir des poumons tout pourris comme les miens, et s’en sortir avec seulement une bonne fièvre, et zéro problèmes respiratoires. Le seul truc à faire c’est de se protéger du mieux qu’on peut (tout en se disant que le risque zéro n’existe pas, hélas), et agir dès qu’on a des symptômes, pour ne laisser aucune infection s’installer. On a un système de santé sous tension, qui manque cruellement de moyens, mais avec des gens compétents et dévoués corps et âmes.

Avec ma soeur, on est finalement sorties au bout de 36h, même si les médecins voulaient me garder, mais vu la lourdeur logistique dans mon cas, le fait que je doive être isolée MAIS que j’aie besoin d’aide tout le temps, on a décidé d’un commun accord que vu que je n’avais pas de symptômes de détresse respiratoire, ce serait plus simple de surveiller à la maison. Aujourd’hui ça fait plus d’une semaine, et je suis guérie.

Merci aux soignants. Merci à ma sista (qui n’a toujours pas de symptomes). Et bon chance à tous.